Réalisée le 04 janvier 2026
Le nom des différents sommets du monde est souvent le fruit de plusieurs facteurs : la forme, la couleur, la position géographique, la première ascension mais aussi la politique, l'histoire et la religion de la localité en question ont façonné les toponymes montagnards. Pour le sommet qui nous intéresse ce jour, c'est un combiné de sa forme et de l'histoire religieuse des plaines qu'il surplombe qui ont forgé son appellation.
Situé à l'extrémité Nord du Massif du Dévoluy, le Bonnet de Calvin (également appelé Châtel) domine la plaine du Trièves et plus particulièrement la ville de Mens. Du haut de ses 1937m, il s'élance dans la continuité des arêtes du Rattier et de l'Obiou avec son dôme oblongue et alpestre couronné de quelques barres rocheuses rendant le sommet, à première vue, inaccessible. En dessous, les denses forêts de feuillus et de conifères tapissent le bas de la montagne jusqu'à atteindre les champs agricoles encadrant les petits villages du Sud-Isère.
Mais pourquoi Calvin me direz-vous ? La région du Trièves, et notamment la ville de Mens, a eu de fortes influences protestantes à partir du milieu du XIVème siècle. Cette région étant un carrefour commercial entre le Sud du Royaume de France et les Alpes du Nord, ce sont notamment les marchands qui ont peu à peu implanté la Réforme Calviniste dans le Trièves. La forme de la montagne rappelait ainsi aux habitants des vallées le bonnet que portait leur chef spirituel.
Le XIVème siècle est le siècle des guerres de religion. La chrétienté se scinde entre le catholicisme et l'apparition progressive du mouvement dit de la Réforme qui prône une autre appréhension de la foi et de la religion chrétienne. C'est ainsi que le théologien Jean Calvin émet dans les années 1530 ses premiers essais sur la Réforme. Les différences fondamentales entre l'Eglise catholique romaine, prédominante à cette époque, et la Réforme Calviniste tiennent notamment à l'autorité religieuse et à la relation entre Dieu et l'Homme*. Si dans la religion catholique l'autorité religieuse est consacrée par le Pape et les Évêques, le calvinisme rejette cette autorité et applique le principe de la Sola Scriptura : la Bible est l'unique autorité normative. Ainsi, la Réforme Calviniste ne reconnait pas les autorités religieuses catholiques, au contraire, elle met l'accent sur la souveraineté de Dieu et son lien direct avec l'Homme. A noter que si en France, Jean Calvin prend la tête du mouvement de la Réforme, il s'agit d'un mouvement européen initié par l'Allemand Martin Luther au début du XIVème siècle et touche de fait plusieurs pays.
Ces nuances de religiosité ouvriront la voie à des années de conflits entre catholiques et réformateurs, aussi appelé les Huguenots. Le Trièves devient à cette époque une terre protestante notamment avec le refus de la communauté de Mens de dépendre de l'autorité de l'évêque de Die dont la commune était affiliée. L'église du village est ainsi désacralisée et se mue en lieu de culte pour protestant. C'est également une terre de repli pour les protestants persécutés, notamment Lesdiguières, alors chef des armées protestantes en 1573 qui s'établit à Mens et fortifie la ville. Il faudra attendre 1598 avec la signature de l'Edit de Nantes par le roi de France Henri IV pour que les guerres de religions cessent, plus de trente ans après leurs débuts. Les protestants se voyant ainsi reconnaitre quelques droits en tant que minorité. Cependant, moins de cent ans après la ratification de l'Edit de Nantes, ce dernier est révoqué en 1685 par le roi Louis XIV. Les persécutions reprennent de plus belle aux quatre coins du Royaume de France, notamment dans le Dauphiné où une forte communauté protestante s'est établie. Cela conduira à l'exil de pas moins de 200 000 protestants dans les pays limitrophes, l'Allemagne et la Suisse notamment. En conséquence, ce sont environ 300 mensois qui s'exileront durant cette période, les autres organisant leur foi et leur culte dans la clandestinité et ce jusqu'à la Révolution française et la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 consacrant la liberté de culte. Aujourd'hui, le Gr965 retrace l'itinéraire entrepris par ces Huguenots entre la Drôme provençale et l'Allemagne et sillonne la région du Trièves en quatre étapes dont celle traversant Mens, ville aux multiples bâtiments témoignant de cet héritage protestant.
*d'autres différences existent également entre la théologie chrétienne et la théologie calvinistes tels que les sacrements, la nature de l'Eglise et l'appréciation du salut.
Moins mouvementée sera notre ascension du Bonnet de Calvin au départ de la capitale du Trièves, Mens. Alors que des routes forestières permettent de se rapprocher davantage du sommet de la montagne, que ce soit sur le versant dominant Mens ou celui dominant Cordéac, on décide de démarrer notre pèlerinage depuis les ruelles pavées de la cité du Trièves. De là, même si la dénivellation est plus importante, la montée est progressive tout du long et permettra aux brumes envahissant les plaines du Trièves de se dissiper en partie durant l'ascension.
Au départ du bourg principal de Mens, on s'extirpe des entrailles de la cité à travers les champs du Marguillard et en reliant le petit hameau de Menglas. Le ciel est particulièrement bouché sous la barrière dévoluarde alors qu'à l'Ouest, le Mont Aiguille, le Grand Veymont et une partie de la barrière orientale du Vercors baignent sous le soleil. On espère passer au dessus de la nébulosité au cours de l'ascension.
A partie de Menglas, les pistes terreuses se muent en large sentier forestier que l'on arpente entre le Bois du Four et le Bois Noir. L'ambiance est particulièrement froide avec un ciel sombre, un sol intégralement gelé et quelques pellicules de givre qui virevoltent ici et là.
Vers 1400m, on s'immisce dans les nuages en espérant perforer cette couche nuageuse rapidement. Arbres, arbustes et alpages se retrouvent pétris de givre au fur et à mesure de notre progression.
A 1500m, la forêt s'éclaircit et si le sentier ne s'incline pas davantage, on ressent une verticalité beaucoup plus forte autour de nous. Le brouillard givrant rend tout visuel impossible et pourtant nous évoluons sur la vire Sud du Bonnet de Calvin, coincé entre la barre rocheuse fortifiant le dôme sommital et la paroi surplombant le Ruisseau du Merdaret.
Par beau temps, la vue est spectaculaire et vertigineuse sur le cirque rocheux et l'Obiou tout en étant très accessible et sans difficulté. La seule prérogative est l'absence de neige ou de névé.
Cette vire nous permettra de relier le flanc Ouest du Bonnet de Calvin aux environs du Col de la Brèche, col qui permet de joindre le Bonnet de Calvin au reste de la chaîne dévoluarde.
Au panneau de signalétique indiquant ''Col de la Brèche 1773m'', le soleil n'est toujours pas de la partie. Au contraire, la bise venant du Nord s'invite et nous accompagne. Il ne nous reste moins de 200m de dénivelés pour atteindre le sommet et espérer percer la couche nuageuse.
A noter que le Col de la Brèche 1655m n'est pas véritablement là où le panneau l'indique. Il est situé une centaine de mètres sous l'arrivée de la vire Sud.
Ce n'est qu'en franchissant les deux petits pas d'escalade nous permettant de passer la collerette rocheuse du Bonnet de Calvin que l'on perce la couche nuageuse. Les Ecrins et le Massif du Taillefer apparaissent progressivement dans le panorama alors que la Matheysine, à l'instar du Trièves se retrouve camouflée par la mer de nuages.
Les deux pas d'escalade ne sont aucunement difficiles. Il y a même un câble sur l'un d'entre eux pour aider à son franchissement. Des chiens assez aguerris pourraient même les franchir.
Le maître des lieux apparait enfin ! La Grande Tête de l'Obiou 2789m constitue le point culminant du Massif du Dévoluy. Le Bonnet de Calvin constitue ainsi un promontoire idéal pour contempler l'austère face Nord du géant dévoluard et ses sommets satellites. Au premier plan d'ailleurs on observe l'Aiguille 2037m, sorte de jumeau du Bonnet de Calvin, accessible soit par le Col de la Brèche, par les alpages de Bachillianne ou alors par les environs de la Cabane de Rochassac.
Au loin, les géants des Ecrins, notamment la Roche de la Muzelle 3465m au centre.
Plein Ouest, ce sont les hauts sommets du Diois et du Vercors qui émergent. On reconnait ainsi les silhouettes du Jocou, du Mont Barral, du Glandasse, de la Montagnette, de Tête Chevalière, du Mont Aiguille et du Grand Veymont.
On temporise notre ascension du Bonnet de Calvin en se calant quelques instants sur l'extremité Sud du dôme sommital pour y contempler la cascade nébuleuse venant du Trièves et se déversant en pays matheysin. Le Bonnet de Calvin se transforme ainsi en montagne insulaire le temps d'une après midi, totalement détachée du reste de la barrière du Dévoluy.
L'Obiou et ses sommets satellites. Il est intéressant de noter que la deuxième pointe sur la gauche de l'Obiou s'appelle le Bonnet de l'Evêque 2663m, comme un pied de nez aux protestants, les catholiques ayant choisi un point plus élevé que le Bonnet de Calvin, mais tout de même moins visible que ce dernier.
Après ces quelques instants contemplatifs, on reprend notre route en direction du sommet que l'on commence à apercevoir à quelques encablures au Nord. L'ambiance se réchauffe grandement avec la dissipation partielle de la mer de nuage, l'arrêt de la bise et l'absence quasi totale de neige sur la partie méridionale de la montagne.
Le Grand Ferrand à droite et la Montagne de Faraut à gauche se joignent à l'Obiou. Tout trois appartenant au Massif du Dévoluy.
Il nous a fallu trois bonnes heures et 1200m de dénivelés pour relier Mens au sommet. Sur la cime du Bonnet de Calvin 1937m, on remet un pied en hiver avec une fin et dure couche de neige recouvrant en grande partie l'alpage sommital légèrement orienté Nord. On a l'impression de véritablement flotter entre le Vercors à gauche et le Taillefer à droite.
Zoom sur les Ecrins (de gauche à droite) : Rochail, Pointe de Malhaubert, Pic du Clapier du Peyron, Roche de la Muzelle, Pointe Swan, Aiguille des Arias, Barre des Ecrins, Ailefroide, Olan, Cime du Vallon, Grun de St-Maurice, Sirac et j'en passe.
Avant de descendre plus franchement du Bonnet de Calvin, on s'engage dans une traversée intégrale de son dôme sommital. Cela nous permettra de contempler différents points de vue sur le Trièves encadrant son flanc Ouest et Sud, ainsi que sur la Matheysine s'étalant sous son flanc Nord et Est.
Le débit se réduit sur la cascade du Col de la Brèche.
Conifère solitaire sur fond de Barrière Orientale du Vercors.
Le panorama à 360° est splendide de toute part. D'autant que les fonds de vallées se libèrent progressivement de la couche nébuleuse. Seul un liseré de nuages résiste sur les contreforts montagneux. Ainsi la ville de Corps et son Lac du Sautet apparaissent à l'Est ainsi que le Bas-Beaumont, toujours dominés par les Ecrins.
Avant d'atteindre le Point 1842, on laisse de côté le sentier de descension pour poursuivre notre route vers le Nord et l'extrémité septentrionale du plateau.
Les faces Nord de l'Obiou, du Rattier, de l'Aiguille et du Bonnet de Calvin pétrifiées par l'hiver.
Sur l'extrémité Nord du Bonnet de Calvin, on y trouve un table d'orientation. On domine par la même occasion la capitale de la Matheysine, La Mure que l'on devine au centre de la photo. On marque ainsi la frontière entre le Trièves à gauche et la Matheysine à droite. Cette dernière étant dominée par les cimes enneigées du Grand Serre, du Tabor, du Taillefer, du Grand Armet et du Coiro. En bas à droite, juste au dessus de l'ombre grandissante du Bonnet de Calvin, on repère le Drac et ses multiples retenues d'eau.
On ne restera guère longtemps au niveau de la pointe Nord du Bonnet de Calvin, quelques nuages venant du Sud tentant une remontada accompagnés de franches et piquantes bourrasques. On rebrousse ainsi chemin jusqu'au croisement présent sur le plateau pour entamer la longue descente jusqu'à Mens.
Les premières pentes sont assez radicales au milieu des alpages Ouest du Bonnet de Calvin. On profite ainsi d'une vue plongeante sur le Trièves et Mens que l'on devine à gauche. On devine également le dôme forestier du Petit Châtel que l'on devrait atteindre au cours de la descension. Légèrement à droite il s'agit de la commune de Saint-Jean-d'Hérans, blottie près des contreforts Sud du Sénépy qui n'aura pas vu la lumière du jour pour le moment.
Vers 1750m, l'inclinaison du sentier s'adoucit et on entame quelques zigzags sur le flanc Ouest du Bonnet de Calvin. On ne devrait pas tarder à franchir les quelques barres rocheuses qui bloquent pour le moment l'accès à la forêt.
Une faiblesse dans une des barres rocheuses nous permet d'atteindre sans difficulté les vires longeant les parties basses de ces mêmes barres. Encore une fois, l'absence de sols détrempés et de neige en trop grandes quantités est primordiale pour évoluer en toute sécurité. De notre côté, nous n'avons qu'à faire attention aux quelques ruisseaux de glace traversant par moment la sente. Après un ultime petit cirque rocheux, on retrouve l'environnement forestier que l'on ne quittera que dans les environs de Mens.
On quitte la forêt quelques centaines de mètres après avoir croisé la Pierre des Sacrifices, un gros bloc de roche granitique semblant être taillé par la main humaine et alimentant les légendes de la région. Datée de la période gauloise (avant l'invasion romaine), cette pierre aurait pu servir aux sacrifices d'animaux mais également d'humains que les druides avaient l'habitude de réaliser au passage dit de l'an neuf (le passage à la nouvelle année). Cependant, bien qu'elle ait pu être datée, ces dires restent une théorie puisqu'aucun écrit ne relate cette légende.
S'en suit la traversée des petits hameaux du Verdier et de Mentayre puis de quelques zones agricoles avant de retrouver les ruelles de Mens, bien désertes en cette fin d'après midi. Seule la silhouette du Mont Aiguille s'immisce au détour d'une rue, embellissant l'arrière plan du clocher de Mens.
Voyant le soleil se coucher, on s'empresse de rejoindre le coeur de ville et de reprendre la route pour aller se caler sur les hauteurs de Mens, au niveau du Col du Thaud. De là, le coucher du soleil sur la barrière dévoluarde clôturera cette ascension du Bonnet de Calvin, forteresse à cheval entre Trièves et Matheysine et témoin de la riche histoire du fief du protestantisme en Sud-Isère.
ITINÉRAIRE DE LA RANDONNÉE :
- Départ/Arrivée : Parking de Mens - km 0
- Hameau de Menglas - km 2
- Croisement du Pomaray - km 4,5
- Croisement après la route forestière - km 5,8
- Au-dessus du Col de la Brèche - km 7,7
- Bonnet de Calvin (ou Châtel) 1937m - km 8,4
- Table d'orientation - km 9,5
- Croisement pour descendre du plateau - km 10
- Vires du Bonnet de Calvin - km 10,5
- Parking du Petit Châtel - km 13,3
- Cabane de Baret (source) - km 13,6
- Pierre des Sacrifices - km 14,9
- Hameau du Verdier - km 15,2
- Hameau de Mentayre - km 15,5
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